Grammaires de l'espace et relations au territoire

Conférence annuelle sur l’activité scientifique du Cefp en collaboration avec le Laboratoire Dynamique du Langage (CNRS & Université Lyon2) et avec le soutien financier de la Région autonome Vallée d'Aoste, structure BREL

Date :

19 novembre 2022

penser l'espace
penser l'espace

L’espace est une des catégories fondamentales de la pensée.

Bien qu’il existe d’importantes variations entre les différents groupes linguistiques à travers le monde, on peut tout de même observer dans différentes langues l’omniprésence de l’observateur-locuteur dans sa façon d’exprimer les relations spatiales. L’observateur-locuteur évolue dans un espace doté de caractéristiques géomorphologiques données et travaillé physiquement et culturellement par l’homme jusqu’à devenir un territoire. La langue propre à chaque communauté humaine sert entre autre à exprimer sa relation à l’espace environnant.

L’étude des pratiques et des représentations liées aux aspects géophysiques et anthropiques, y compris dans ses manifestations langagières, nous permet d’analyser la relation de l’homme à l’espace dans ses aspects aussi bien fonctionnels que symboliques.

Les humains parlent de l’espace et nomment l’espace. Les études sur la toponymie se sont développées au cours de ces dernières décennies, si bien que des territoires entiers, ce qui est le cas aussi de l’espace francoprovençal, sont presque entièrement cartographiés avec les noms des petites parcelles agricoles, les torrents, les sentiers, etc. Des études linguistiques ont suivi ces opérations de collectage et s’interrogent sur l’étymologie des toponymes et les changements qui s’opèrent dans leur dénomination, notamment par le biais des phénomènes de motivation et de remotivation.

Le toponyme peut ainsi nous renseigner sur le point de vue de celui qui nomme un lieu. Cependant, lorsque l’observateur-locuteur, qui coïncide avec l’habitant d’un certain endroit, n’a pas l’exigence de l’exprimer à ses interlocuteurs, cette information, pourtant cruciale pour le chercheur, peut rester implicite. Pour eux, cette indication est évidente, étant donné que souvent le toponyme prend en compte le lieu d’habitation de celui qui nomme, ainsi que des éléments fixes du paysage qui cristallisent l’attention des locuteurs-habitants.  Aussi, en plus d’attribuer des noms aux différents points de l’espace, les humains interprètent-ils leur relation à l’espace en exprimant les notions de mouvement, de distance et de direction : l’analyse de la deixis spatiale nous offre de nombreuses réponses à ces questions.

 

Des études plus approfondies sont ainsi à préconiser, qui intègrent la dimension culturelle et les processus cognitifs à la triade langue-locuteur-territoire. 

En effet, si toutes les langues peuvent exprimer l’ensemble des relations spatiales il y a des modalités différentes qui caractérisent les différents groupes linguistiques et culturels. Il s’agit des frames of reference (FOR) analysés par Stephen Levinson (2003). Afin de mieux expliquer ce qui suit, il peut être utile d’identifier les trois niveaux sur lesquels les systèmes de référence spatiale sont construits : perception – représentation – expression. En effet, n’appartiennent pas à la structure de la langue, mais aux processus cognitifs des locuteurs : « It is not languages that make use of a FOR but speakers» (Levinson 2003 : 92). En définissant trois FOR - relatif, intrinsèque et absolu – Stephen Levinson met en exergue des différences fondamentales dans le processus de construction d’une relation à l’espace de la part des différentes communautés humaines.

À ce propos, le francoprovençal, langue fortement « territorialisée » dont la naissance daterait du VIème siècle de notre ère, offre des perspectives de recherche très intéressantes. En effet, contrairement aux langues de grande diffusion dont la relation au territoire a été profondément modifiée par les évolutions politiques, économiques, sociales et démographiques, le francoprovençal est pratiqué presque essentiellement à l’intérieur du territoire où il s’est implanté depuis des siècles et reflète dans une certaine mesure les relations que ses locuteurs entretiennent avec l’espace habité. Il serait donc pertinent d’analyser les mécanismes tenant à la cognition spatiale à l’intérieur du domaine francoprovençal, en les rapprochant des cas étudiés sur les autres continents, d’autant plus que les études dans la lignée de Stephen Levinson sur des langues européennes sont relativement rares.

D’autre part, étant donné que l’utilisation d’un certain type de système linguistique affecte à son tour la perception de l’espace, voire peut-être sa gestion du territoire et la construction des paysages, nous observons des indices significatifs de ces représentations spatiales même dans des situations d’abandon de la langue locale et de remplacement de celle-ci avec une langue à large diffusion et hautement standardisée, comme le français ou l’italien dans l’aire francoprovençale, à travers des structures empruntées à la langue source. Il reste à déterminer les temps et les modalités de cette subsistance après l’abandon linguistique.

Les études pionnières en matière d’anthropologie de l’espace laissent d’ailleurs entrevoir des similitudes entre des langues fort différentes, mais toutes implantées dans des territoires montagneux, similaires à certains égards, tels que le Daguestan ou le pays hopi. Un exemple alpin, celui des Mochènes de la région italienne de Trento (Rowley 1979 ; Cardona 1985 : 34), serait à notre connaissance l’un des rares cas étudiés en Europe pour le moment. 

À l’inverse, « une langue de grande diffusion doit nécessairement perdre toutes ces caractéristiques qui la relient à des situations particulières et qui ne sauraient être compréhensibles dans le cadre d’un usage élargi » (Cardona 1985 : 33, n.T.), si bien que selon Levinson « spatial cognition is one of the least likely domains to show fundamental variation in human thought» (Levinson 2003 : 111).

Ces considérations offrent de nouveaux arguments au débat sur l'hypothèse relativiste (Sapir 1912 ; Slobin 1996) et de nouvelles pistes pour le développement de la linguistique cognitive (Gumperz & Levinson, 1996). Levinson met ainsi en évidence la nécessité de considérer la variation dans le domaine de la cognition : « the overall picture that emerges is that our species is not cognitively uniform - there is diversity in cognition just as there is diversity in language (...). [H]uman have co-evolved with culture, and that culture has one great virtue over other kinds of adaptation, namely the speed with which it can change in response to new conditions» (Levinson 2003 : 22). Ainsi, la question concernant les diverses perspectives construite autour des deux pôles de la diversité des langues et de cultures humaines et de l’uniformité neurocognitive de l’espèce Homo Sapiens continue, encore aujourd’hui, à faire couler de l’encre.

 

 Saint-Nicolas, 19 novembre 2022

En organisant ce colloque, le Centre d’Etudes Francoprovençales invite tous les chercheurs travaillant sur les relations à l’espace exprimées et représentées dans le cadre de langues plus ou moins « territorialisées » à contribuer à une réflexion commune.

Les travaux permettront

  • d’avancer dans l’étude de la relation d’une certaine population à son territoire dans ses aspects matériels et symboliques ;
  • d’analyser les représentations de l’espace dans le domaine francoprovençal ;
  • de cibler le francoprovençal en tant qu’exemple rare (probablement le premier à être étudié) de persistance d’anciens FOR au cœur de l’Europe ;
  • d’apporter de nouveaux éléments de réflexion à l’étude du rôle du langage dans les processus cognitifs.

 

Références bibliographiques

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Comité scientifique

Fabio Armand, Université Lyon - Institut Gardette

Michel Bert, Université Lyon II

Christiane Dunoyer, Centre d'études francoprovençales

Anetta Kopecka, Université Lyon II

 

 

 

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